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La formation post crise sera-t-elle digitale ?

Interview de Nicolas Lozancic, responsable de l’offre « Edtech sherpa » chez Speedernet


Nicolas, peux-tu te présenter en quelques mots ?

Je m’appelle Nicolas Lozancic et j’ai 20 ans d’expériences dans ce métier du digital learning.

Je suis l’associé d’une structure qui s’appelle Speedernet, un acteur généraliste du digital learning.


Au sein de Speedernet il y plusieurs marques dont une que je suis en train de développer qui s’appelle Edtech Sherpa.


Peux tu nous décrire Edtech Sherpa?

Edtech Sherpa est spécialisé dans l’accompagnement des formateurs, experts et de toutes personnes voulant digitaliser l’ensemble ou une partie de leur formation.


Le but est de les d’aculturer aux éléments d’écriture audiovisuelle. Il faut leur apprendre à écrire même pour des contenus types podcasts ou vidéos.


C’est également ne pas faire ce que l’on faisait il y a 10 ans, lorsque beaucoup se sont englués dans des méthodes qui sont pour moi archaïques et dépassées !

Aujourd’hui on ne supporte plus de regarder une vidéo en formation parce qu’elle est mal écrite (simplement un formateur et sa présentation powerpoint) et donc peu impactante. Il y a une façon de penser son écriture audiovisuel pour que le contenu soit efficace.


Un scénario ou une structure de podcast, répondent à des règles élémentaires, qu’on peut apprendre très facilement. Il faut concevoir, fabriquer, écrire des scénarios de vidéos et audio et savoir les insérer dans son plan de formation.


Et puis c’est ensuite à eux de s’entraîner, de s’enregistrer et de regarder des exemples pour s’imprégner de tous ces éléments.


Comment a évolué ton activité pendant la crise sanitaire ? Qu’est ce que cela a changé ?

Ce qui a changé c’est déjà ce que l’on vit tous, de l’animation à distance de manière presque ininterrompue, ce que je ne faisais que très peu avant la crise. Aujourd’hui je ne fais plus que ça, sauf quelques rares exceptions.


La crise a aussi mis un coup de frein à une partie de l’activité qui reposait sur l’activité réelle et physique des collaborateurs. La diminution des budgets dans les entreprises a également obligé les formateurs à mettre certains projets en pause.


Aujourd’hui tous les formateurs font de l’animation à distance, il n’y presque plus aucune formation sur site.


Il a fallu donc tout repenser et l’infrastructure de certaines entreprises n’était pas adaptée. Même lancer une réunion sur Teams comme on le fait toi et moi, c’était parfois compliqué !

Le travail qu’on est aussi amené à faire chez Edtech Sherpa c’est permettre à ces formateurs de faire quelque chose qu’ils ne savaient pas faire : animer à distance.


Leur donner les moyens de se digitaliser, pas seulement en parlant dans un micro ou devant une caméra avec un powerpoint, mais de pouvoir construire des formations complètes à l’intérieur desquelles on retrouve une animation synchrone.


Pendant la crise, toutes les formations se sont transformées en animation à distance et on ne sait pas comment le marché va se remettre en ordre à la sortie de cette crise.


Est-ce que selon toi, après la crise certains changements vont subsister ou est-ce les gens vont vite revenir à ce qu’ils connaissaient et maîtrisaient avant la crise (100% présentiel) ?

Je ne saurais pas te dire ce qu’il va se passer réellement à la sortie de cette crise sanitaire. Mais il y aura évidemment un peu voire beaucoup de retour au présentiel par rapport à ce que l’on vit aujourd’hui.


Il y aura nécessairement des retours assez importants car les structures ont encore des équipements dont elles ne peuvent pas se séparer, les locaux par exemple. Elles vont donc travailler sur le retour des collaborateurs en formation.


Ceci étant dit, la plupart des entreprises ne veulent pas vivre une deuxième fois ce qu’elles ont vécu, elles vont donc avoir un dispositif leur permettant de répondre à une exigence qui a été accélérée par la crise. Il est indispensable pour elles d’avoir une offre qui soit en partie digitalisée.

On voit par exemple que les grands acteurs de la formation commencent à s’entourer, à former leur équipe et à proposer des solutions entièrement digitales.


Maintenant, la crainte qu’il faut avoir c’est que l’on s’appuie uniquement sur une année de crise, sur ce que celle-ci a instauré comme modalité “de référence” : la classe virtuelle, en “synchrone” pendant des heures….


Je ne suis pas certain que l’animation à distance telle qu’on la connaît en temps “normal” soit identique à celle que l’on fait en temps de crise, c’est-à-dire cette avalanche d’heures passées en ligne.


Quelles sont les principales difficultés que tes clients rencontrent lorsqu’il s’agit de digitaliser une formation ?

La première, dont ils ne s’en rendent pas compte tout de suite, c’est leur vision minimaliste et c’est de notre faute à nous, marché de la formation digitale.

C’est compliqué pour le client d’avoir une vision panoramique de tout ce qu’il est possible de faire avant de se lancer.


Beaucoup se lancent, sans avoir cette vision d’ensemble et donc n’ont pas assez de recul, ne sont pas accompagnés et vont rechercher une seule modalité qui marchera bien.

La première difficulté, c’est donc pour moi la connaissance de l’écosystème, du marché et des possibilités qu’il offre.


La deuxième difficulté, c’est la vision de la digitalisation qui a une dizaine d’années de retard.

On est quand même face à un marché qui a plus de 20 ans et beaucoup se lancent aujourd’hui avec une vision de ce qu’il faudrait faire qui est celle d’il y a 15 ou 20 ans justement, qui n’est plus d’actualité.


Par exemple, j’ai travaillé pendant le confinement avec le formateur d’un grand groupe énergétique qui venait de prendre ses fonctions et qui se posait des questions sur un outil qui simplifie le motion design (qui permet de créer des modules avec des personnages qui discutent entre eux). Le nom de la solution lui avait été “soufflé” par son N+1…..

Mais c’est un outil aujourd’hui complètement dépassé, au design et aux fonctionnalités qui sont largement surclassés par l’ensemble des outils du marché !

Aujourd’hui en 2021, on a besoin de digitaliser en produisant des petites ressources qu’on va pouvoir distribuer tout au long de notre initiative de formation, de différents formats, de durée différentes, de dispositifs permettant l’interactivité, de dispositifs pour faire de l’animation à distance… . On a aujourd’hui des solutions digitales innovantes mais on préfère utiliser celles d’il y a 10 ans.


Pour se lancer, il faut avoir cette vision permettant d’avoir un éventail de solutions très simples à manipuler comme on en trouve beaucoup aujourd’hui.


Or, la plupart des entreprises ou des formateurs que je vois se lancer, s’équipent d’une licence ou d’un logiciel qui serait supposé répondre à tout. Le LMS reste la base de tout car lorsque l’on veut digitaliser, on cherche à satisfaire un besoin qui à mon sens est futile : pouvoir compter les heures qu’on a faites.


Aujourd’hui ce que l’on voit beaucoup dans les entreprises ce sont des collaborateurs qui produisent leur propre ressources, pour donner un coup de main à un autre collègue ou autre.

Je trouve cela dommage de ne pas profiter de cette partie “informelle” de la formation.

Avant de se lancer dans la digitalisation il faudrait déjà avoir conscience de tout ce qu’il se fait en interne. Il faudrait demander aux collaborateurs de quoi ils ont besoin, ce qu’ils ont déjà mis en place et orchestrer tout ce qu’il se fait déjà sur le terrain. On ne permet pas assez aux collaborateurs de s’exprimer.


En posant ces quelques questions, on se rendrait compte qu’il se passe déjà énormément de choses et on pourrait permettre la circulation intelligente de ces informations.


Des exemples de bonnes approches pour les entreprises qui veulent se lancer dans les formations digitales ?

J’ai en tête un exemple d’entreprise spécialisée dans les pneus pour professionnels.

Ce sont des personnes très axées sur le terrain, pas du tout équipées au niveau digital, les collaborateurs n’ont pas d’ordinateurs ni de téléphone fournis par l’entreprise parce qu’ils n’en ont simplement pas besoin.


En revanche, ils se posent des questions, ils réfléchissent, reçoivent des gens et essaient d’apprendre. Aujourd’hui ils ne se sont pas encore lancés, le principal obstacle pour eux, va être le niveau d’investissement requis.


Il faut également que la formation s’intègre au poste de travail, donc là plusieurs pistes de réflexions sont privilégiées. Des solutions qui passent par un smartphone, une tablette ou même des petites lunettes avec un collègue à distance qui les guide dans les missions qu’ils n’ont pas l’habitude de faire.


Plusieurs autres questions se posent : Comment protéger ces outils dans un environnement où il peut y avoir des chocs ? Comment digitaliser ce qu’il se passe dans un atelier ?

Ils ont été aussi séduits par l’idée du déploiement d’une webradio d’entreprise, où entre les programmes de divertissement, il y aurait également des programmes consacrés à la vie de l’entreprise (interviews, reportages, messages avec une vocation de former ou d’informer les collaborateurs).


C’est un éventail de possibilités qui viennent digitaliser un site qui n’est pas du tout digital à la base. Ce sont des gens qui partent parfois de très loin mais qui prennent le temps d’y réfléchir, de se renseigner…


Un autre exemple est l’IFP school, qui a commencé il y a quelques années à s’intéresser à la formation digitale. Eux, étaient plus dans une démarche de “test & learn”. Ils ont progressé pas à pas, ont créé des Moocs, des serious game, des escapes game, de la réalité virtuelle… Tout ça, ils ne l’ont pas fait de manière désordonnée, ils se sont posé des questions, ont rencontré des acteurs, ont testé les solutions auprès des apprenants, des élèves…


Un dernier mot ?

Un dernier point qui me semble primordial, c’est de bien mettre l’apprenant au cœur des formations. Souvent les formateurs créent simplement du contenu digital, et non pas une infrastructure digitale dans laquelle formateurs et apprenants peuvent s’épanouir.


L’apprenant, c’est souvent le grand oublié de la formation digitale et c’est bien dommage !